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Tous les chemins mènent à Marseille, oh fan de chichourle ! Bon, c’est vrai, je suis né à Paris, dans un quartier bien propret du 8ᵉ… mais ça, mon ami, c’est juste pour la carte d’identité. En vrai, j’ai toujours eu Marseille dans le sang ! Mes parents habitaient à Montmartre, en face de la vigne, mais la moitié de l’année, on la passait dans le Midi. Et pourquoi ? Parce que du côté de ma mère, peuchère, y a de l’accent qui coule dans mes veines !
J’étais qu’un pitchoun, trop petit pour tout me rappeler, mais j’ai des images qui me reviennent, claires comme l’eau de la Calanque. En général, maman, mes frères et moi, on prenait le train à la gare de Lyon, direction Marseille. Pas n’importe lequel, attention : le Mistral ! Première classe, s’il vous plaît ! Ah… ce train-là, c’était le rêve : fauteuils moelleux, wagons-lits… Le voyage de nuit, c’était magique. Même aujourd’hui, quand je trouve pas le sommeil, je ferme les yeux et je me revois dedans, tranquille, en route vers le soleil.
Et quand on arrivait… ah ! Marseille ! On descendait au grand hôtel de Noailles, pas loin du Vieux-Port. Et surtout, à deux pas de la rue Fongate, là où ma grand-mère Alphonsine tenait la baraque. Alphonsine… rien que le nom, j’entends sa voix : “Allez, mon petit, viens donc goûter !” et je sens l’odeur du café qui embaume toute la cuisine.
Chez Alphonsine, c’était tout un monde. La porte était toujours ouverte — “On sait jamais, des fois qu’un voisin passe dire bonjour !” — et dans l’entrée, y avait cette odeur mêlée de lavande et de gratin qui sort du four. Le matin, elle me réveillait pas avec un “Debout !” sec comme à Paris, non… elle venait doucement, posait la main sur mon épaule et me chuchotait :
— Allez pitchoun, le soleil t’attend, et j’ai fait chauffer le lait.
Après le petit-déj, on descendait souvent au marché du Cours Julien. Là, c’était le carnaval tous les jours : des tomates rouges comme des coquelicots, des melons qui embaumaient à dix mètres, et les marchands qui s’engueulaient pour rigoler. J’adorais ça. Et puis, y avait toujours quelqu’un pour me filer un morceau de fougasse en douce.
L’après-midi, si on n’allait pas voir la mer, on traînait du côté du Vieux-Port. Mon grand jeu, c’était de compter les bateaux, mais je perdais vite le fil parce qu’il y avait toujours un marin pour m’embarquer dans une histoire de pêche miraculeuse ou de tempête qui avait failli les envoyer “tout droit chez les poissons”.
Et puis, le soir, retour chez Alphonsine. Là, le pastis pour les grands, le sirop ou l’Antésite Réglisse Anis pour moi, et les discussions qui partaient dans tous les sens. “Tu te rappelles, la cousine de la tante du frère de…”, et tout le monde riait, même si personne savait vraiment de qui on parlait.
Les journées, peuchère, c’était un vrai marathon familial ! On passait voir une ribambelle d’oncles, de tantes, de cousins, de cousines… J’connaissais les rues comme ma poche : le Prado, bien sûr, et la route le long de la mer jusqu’à la Pointe Rouge. C’est là qu’on allait chez tonton Maurice et tatie Mimi, avec leur fils Guy, qui en plus était mon parrain.
La maison de tonton ? À deux pas de la mer, mon ami. Une route à traverser et hop, les pieds dans le sable. Alors forcément, on en profitait pour passer des après-midi entiers à la plage, sous le soleil qui tape et les cigales qui crient.
Mais parlons un peu de tonton Maurice… Ah, tonton Maurice ! Un vrai de vrai Marseillais, avec l’accent qui roule et les phrases où tu comprends la moitié — et encore, quand il parlait pas trop vite. Un caractère bien trempé, mais le cœur gros comme ça. Faut dire qu’il était commissaire de police à Marseille. Du coup, il connaissait tout le monde.
Et puis, c’était un bricoleur de première catégorie. Le pastis ? Il le faisait lui-même. Le vinaigre ? Pareil. Et la mécanique… alors là, laisse tomber ! Un jour, je l’ai vu démonter une Dauphine Gordini, pièce par pièce, jusqu’au dernier boulon, et la remonter nickel, mieux que sortie d’usine. C’était pour mon cousin Guy, d’ailleurs. Plus tard, on a fait ensemble le voyage de Paris à Marseille dans cette voiture-là, et je peux te dire qu’elle filait droit !
Et ce n’était pas la seule qu’il bichonnait. Sa voiture à lui, c’était une DS Citroën noire, avec des bandes blanches sur les bas-côtés et sur le toit. Je suppose qu’il s’était inspiré des voitures de police… ou alors, juste pour le style, va savoir.
À la Pointe Rouge, ça commençait toujours pareil : tonton Maurice lançait, en claquant la portière de la DS :
— Allez, les pitchouns, dépêchez-vous, le soleil, lui, il nous attend pas !
On traversait la route en vitesse, serviettes sous le bras, et déjà l’odeur du sel et de la crème solaire venait nous chatouiller le nez. Le sable nous brûlait les pieds, mais on s’en fichait : deux pas de plus et c’était l’eau fraîche qui nous accueillait.
— Oh fan de chichourle, elle est bonne aujourd’hui ! lançait tatie Mimi, déjà jusqu’aux genoux.
Nous, les gosses, on passait des heures à plonger, à nager jusqu’aux bouées, à faire des concours pour savoir qui ramènerait le plus beau coquillage. Pendant ce temps, tonton Maurice, lui, restait sous son parasol à jouer les surveillants de plage avec son chapeau de paille et ses lunettes noires. De temps en temps, il levait la voix :
— Oh, pas trop loin ! Et fais gaffe aux vagues, elles rigolent pas, elles !
Vers midi, l’odeur des pan bagnats sortis de la glacière commençait à attirer tout le monde. On s’asseyait en cercle sur nos serviettes, le jus des tomates coulait sur nos doigts, et le pain, trempé d’huile d’olive, craquait sous la dent. Tatie Mimi sortait aussi des abricots bien mûrs et des figues cueillies le matin même.
Après le repas, certains faisaient la sieste, bercés par le bruit des vagues et des cigales. Moi, j’aimais rester assis à côté de tonton, à écouter ses histoires de commissaire : des enquêtes rocambolesques, des arrestations à la Pagnol, et toujours cette façon de raconter où tu savais pas s’il exagérait… ou si tout était vrai.

Au bout du Prado, juste avant de sentir l’odeur de la mer, sur la gauche, y avait le parc Borély. On s’y arrêtait souvent… pour être franc, presque tous les jours. Le but ? Faire quelques tours de sulky à pédales. Ah, les sulkys… c’était toute une aventure !
Je me rappelle encore du monsieur qui les louait. Il avait une jambe de bois, toute lisse, comme un manche à balai géant, avec un embout en caoutchouc. Rien que de la voir, ça me donnait des frissons… J’en ai même fait des cauchemars. Pendant qu’on pédalait comme des fous, en essayant d’éviter les passants mais surtout les joueurs de pétanque — qui nous regardaient d’un sale œil, peuchère, comme si on allait leur écraser le cochonnet — je gardais toujours un œil sur maman.
Elle, elle discutait tranquillement avec le monsieur à la jambe de bois. J’étais persuadé qu’ils se connaissaient depuis longtemps. Et j’avais raison… mais je ne l’ai appris que des années plus tard. Maman m’a raconté qu’ils s’étaient rencontrés à l’hôpital, à l’époque où tous les deux souffraient de la polio. Pas facile d’en parler… Elle a même passé pas mal de temps dans un poumon d’acier. Heureusement, tout s’est bien terminé.
Et puis, il faut dire qu’à Marseille, maman était chez elle. Ça se voyait dans son sourire, dans sa façon de parler aux gens, et dans l’accent qui revenait tout seul, comme une vieille chanson qu’on n’oublie jamais.
En fin d’après-midi, quand le soleil commençait à descendre derrière Notre-Dame de la Garde et que la chaleur se faisait moins lourde, on rentrait doucement vers le centre. Parfois, on faisait un détour par le Vieux-Port. Ah… le Vieux-Port le soir, c’était un autre monde.
Les pêcheurs revenaient avec leurs bateaux, les filets encore pleins d’odeurs de mer et de poisson frais. Sur les quais, on entendait les mouettes se chamailler pour quelques restes, pendant que les enfants couraient partout. L’air était rempli de bruits : les cordages qui grinçaient, les voix qui se lançaient des “Oh, tu viens boire un canon ou quoi ?”, et au loin, l’accordéon d’un musicien ambulant.
Les terrasses commençaient à se remplir. Les verres de pastis brillaient sous la lumière orangée, et l’odeur des grillades — sardines, merguez, un peu de tout — se mélangeait à celle de l’iode. On s’asseyait souvent à une petite table, juste pour regarder passer le monde. Maman saluait toujours quelqu’un, un ancien voisin, un copain d’école ou un cousin oublié. Marseille, c’est comme ça : tout le monde connaît tout le monde… ou connaît quelqu’un qui te connaît.
Quand la nuit tombait, le port s’illuminait et l’eau se couvrait de reflets dorés. On rentrait à pied, en longeant les rues encore animées. Moi, j’avais la tête pleine d’images, l’odeur de la mer dans les narines, et la sensation d’être à ma place.
Au bout de quelques semaines, papa nous rejoignait de Paris avec sa voiture. Bourguignon d’origine, il avait pourtant passé sa jeunesse à Marseille et même fait ses études jusqu’à HEC au lycée Saint-Charles. Lui aussi, peuchère, connaissait un monde fou. Alors, en famille, on passait d’un restaurant à l’autre : aux Goudes, à la Madrague, à l’Escalette… Chaque sortie était un festin, avec la mer en toile de fond et le bruit des vagues qui venait se mêler aux discussions.
Le week-end, avec la voiture, on s’échappait souvent vers Cuges-les-Pins. Là-bas, tonton Maurice avait une vigne qui demandait pas mal d’attention, mais surtout… des pêchers. Et devine à qui revenait l’honneur de les cueillir ? À nous, les enfants, bien sûr ! On en mangeait tellement que, forcément, ça finissait par nous tordre un peu l’estomac. Mais sur le moment, on s’en fichait bien : les fruits étaient sucrés, juteux, et goûtaient le soleil.
Le soir, si on ne rentrait pas à Marseille, on allait à Cassis chez l’oncle Fernand. Ce dont je me souviens le plus, ce sont les bouteilles de vin que tonton Maurice apportait : sans étiquette, d’un rouge si foncé qu’on aurait dit de l’encre. On avait le droit d’y goûter… avec beaucoup d’eau, évidemment.
Ces soirées-là étaient fantastiques : les adultes riaient, discutaient fort, et nous, on écoutait en cachette leurs histoires, bercés par le parfum de la vigne et de la mer. Puis, sur le chemin du retour, on s’endormait sur la banquette arrière de la DS, bercés par le ronron du moteur et les virages de la route qui descendait vers Marseille.
Voilà comment commençaient nos étés. Après quelques semaines passées à Marseille, on prenait la route vers Juan-les-Pins, où notre maison de vacances nous attendait. Et là, c’était la fête quand tonton Maurice débarquait pour le week-end, souvent accompagné de tonton Fernand, de tonton André et de quelques autres joyeux lurons.
On passait des journées entières à se balader dans les collines. Tonton Maurice nous racontait ses histoires de chasse, et même comment attraper des oiseaux à la glu — une pratique cruelle, mais qui existe toujours. Moi, j’apprenais plein de choses en marchant avec eux dans les bois : reconnaître les traces d’animaux, savoir où trouver de l’eau, et surtout garder les yeux ouverts.
Quand venait la saison des champignons, il fallait se lever à l’aube, partir avant que le soleil chauffe, et marcher des heures. Plus tard dans ma vie, j’ai retrouvé ce plaisir à Manosque, chez mon cousin Gérard, le fils de tonton André. Il avait une superbe propriété, avec des champs de tomates qui sentaient l’été, et des bois à perte de vue. On partait chercher des champignons comme avant, et on se souvenait ensemble de Marseille, de Cuges, de Cassis, de Juan-les-Pins… de nos jeunes années.
Et puis… il y avait Jocelyne, sa femme. J’en étais un peu amoureux, je l’avoue. Aujourd’hui, Gérard n’est plus là, et Jocelyne vit au Brésil. Rien que d’écrire ces lignes, d’ailleurs, ça me ramène d’autres souvenirs… comme ma première fois sur l’île du Levant, et ma découverte d’un camp de naturistes. Mais ça… ah, ça, c’est une histoire pour un autre jour.
Marseille tu me manques
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